Depuis quelques années, et plus particulièrement depuis la pandémie de COVID-19, la téléthérapie s’est imposée comme une modalité incontournable dans le domaine de la santé mentale.
Aussi appelée thérapie en ligne, thérapie à distance ou télépsychothérapie, elle consiste à réaliser des séances entre un thérapeute et un patient via des outils numériques tels que la visioconférence, le téléphone ou même la messagerie.
Si ses origines remontent aux années 1950, ce n’est que récemment que la téléthérapie a connu une adoption massive, portée par les avancées technologiques et la nécessité de maintenir l’accès aux soins à distance.
Mais cette évolution soulève de nombreuses questions : est-elle aussi efficace que la thérapie en présentiel ? Quels en sont les bénéfices et les limites ? Et surtout, à qui s’adresse-t-elle réellement ?
Dans cet article, nous explorons en profondeur les avantages, les inconvénients et les enjeux scientifiques de la téléthérapie.
Qu’est-ce que la téléthérapie ?
La téléthérapie désigne toute forme de psychothérapie réalisée à distance grâce aux technologies de communication. Elle peut prendre plusieurs formes :
- Visioconférence (Zoom, Teams, etc.)
- Appels téléphoniques
- Messagerie écrite (chat, email)
- Applications spécialisées de santé mentale
Contrairement à certaines idées reçues, la téléthérapie ne correspond pas à une nouvelle forme de thérapie, mais plutôt à un mode de délivrance des mêmes approches thérapeutiques (thérapie psychanalytique, cognitive et comportementale, thérapie humaniste, etc.).
L’efficacité de la téléthérapie : que dit la science ?
L’une des questions les plus débattues concerne l’efficacité de la téléthérapie par rapport aux consultations en face à face.
Des résultats globalement équivalents
Plusieurs études montrent que la téléthérapie est globalement aussi efficace que la thérapie en présentiel, notamment pour des troubles comme la dépression, l’anxiété ou le stress post-traumatique.
Par exemple :
- Une méta-analyse de 2022 a conclu que la thérapie par vidéoconférence est comparable en efficacité à la thérapie en face à face pour réduire les symptômes dépressifs.
- Une revue systématique indique que la majorité des études ne trouvent pas de différence significative entre les deux modalités.
- D’autres travaux confirment que la téléthérapie peut produire des résultats similaires dans le traitement de la dépression.
Satisfaction et engagement des patients
Les études montrent également que :
- Les patients rapportent des niveaux de satisfaction élevés, comparables à ceux des consultations traditionnelles.
- Les taux d’abandon (dropout) sont similaires entre les deux formats.
- Dans certains cas, la téléthérapie peut même améliorer l’engagement (par exemple via des séances téléphoniques plus accessibles).
Des limites méthodologiques
Cependant, il faut rester prudent :
- Certaines recherches soulignent que les preuves sont encore hétérogènes et parfois limitées.
- Les résultats peuvent varier selon :
- le type de trouble
- la population (enfants, adultes, personnes âgées)
- la qualité de la connexion thérapeutique
Téléthérapie : avantages et inconvénients
| Avantages | Inconvénients |
| Une accessibilité accrue C’est sans doute l’avantage le plus évident. La téléthérapie permet de : – Consulter depuis n’importe où (domicile, travail) – Réduire les contraintes géographiques – Accéder à des spécialistes éloignés Elle est particulièrement bénéfique pour : – Les zones rurales ou isolées – Les personnes à mobilité réduite – Les patients souffrant d’anxiété sociale 👉 En ce sens, elle contribue à réduire les inégalités d’accès aux soins. | Une relation thérapeutique parfois altérée La qualité de l’alliance thérapeutique est un facteur clé du succès d’une thérapie. Certaines études montrent que l’alliance thérapeutique est altérée en téléthérapie. Or, à distance : – Les signaux non verbaux sont plus difficiles à percevoir – Le contact humain est réduit – La communication peut être moins fluide Même si certaines études montrent une alliance comparable, cette question reste débattue. |
| Une flexibilité et un gain de temps La téléthérapie offre une grande souplesse : – Pas de temps de transport – Horaires plus flexibles – Possibilité de séances plus courtes ou plus fréquentes Cela favorise la régularité du suivi, un facteur clé de réussite thérapeutique. | Les problèmes techniques La téléthérapie dépend fortement de la technologie. Les obstacles comme : – une connexion internet instable – des problèmes audio/vidéo – des difficultés d’accès aux outils numériques peuvent perturber la séance et nuire à la qualité du suivi. |
| Un environnement familier pour le patient Être chez soi peut : – Réduire le stress initial – Favoriser l’expression émotionnelle – Renforcer le sentiment de sécurité Certains patients se sentent plus à l’aise pour aborder des sujets sensibles. | Les enjeux de confidentialité La sécurité des données est un enjeu majeur : – Risques de piratage – Manque de confidentialité à domicile – Utilisation de plateformes non sécurisées Cela peut freiner certains patients, notamment pour des sujets sensibles. |
| Une continuité des soins La téléthérapie permet de maintenir un suivi même en cas de : – Déménagement – Voyage – Situation sanitaire (comme une pandémie) Elle joue donc un rôle essentiel dans la stabilité thérapeutique. | Moins adaptée à certaines situations La téléthérapie n’est pas toujours appropriée, notamment pour : – Les troubles psychiatriques sévères – Les situations de crise (suicidalité, psychose) – Les enfants et/ou adolescents (selon certains cliniciens) Dans ces cas, une prise en charge en présentiel peut être préférable. |
| Une innovation technologique prometteuse Les avancées récentes ouvrent de nouvelles perspectives : – Outils de suivi émotionnel – Réalité virtuelle, qui peut aider à traiter certains troubles comme la phobie sociale Pourtant, on ne connaît pas encore les risques de ces nouvelles technologies | La fracture numérique Tout le monde n’a pas accès à : – une connexion internet fiable – un équipement adapté – les compétences numériques nécessaires Cela peut exclure certaines populations, notamment les personnes âgées ou précaires. |
La téléthérapie à l’épreuve de la thérapie psychodynamique
Une approche historiquement ancrée dans le présentiel
Les thérapies psychanalytiques et psychodynamiques reposent sur l’exploration des processus inconscients, des conflits internes et des expériences relationnelles passées. Elle accorde une importance centrale à :
- l’alliance thérapeutique
- le transfert et le contre-transfert
- les silences, les affects et le non-verbal
- le cadre thérapeutique (setting)
Traditionnellement, cette approche s’est construite dans un cadre très structuré et souvent en présentiel (le fameux divan en psychanalyse classique).
Cela a longtemps conduit certains cliniciens à considérer la téléthérapie comme incompatible avec une pratique psychodynamique rigoureuse.
Mais cette position a fortement évolué ces dernières années.
La téléthérapie psychodynamique : une pratique désormais étudiée
Contrairement à certaines idées reçues, la thérapie psychodynamique peut être menée à distance, et elle fait aujourd’hui l’objet de recherches empiriques.
Des études récentes montrent que :
- Les thérapies psychodynamiques en ligne peuvent produire des résultats cliniques significatifs, notamment pour la dépression et l’anxiété.
- L’alliance thérapeutique — pourtant centrale dans ce modèle — peut être maintenue à un niveau comparable à celui du présentiel.
- Les processus psychodynamiques (transfert, résistances, interprétation) continuent d’opérer, même à travers un écran.
Les approches psychodynamiques en ligne sont globalement efficaces, bien que les données restent encore en développement.
Le transfert à distance : une transformation plutôt qu’une disparition
L’une des grandes inquiétudes concerne la question du transfert, c’est-à-dire la manière dont le patient projette sur le thérapeute des émotions et des schémas relationnels issus de son passé.
À distance, ce phénomène :
- Ne disparaît pas, mais il peut se transformer
- Peut s’exprimer différemment (ex : relation à l’écran, à la technologie, à l’absence physique)
- Peut même être enrichi par de nouveaux éléments (ex : intrusion dans l’espace personnel du patient via la caméra)
Certains cliniciens observent que :
- Le cadre numérique peut révéler des dynamiques spécifiques (contrôle, évitement, dépendance)
- Le fait d’être chez soi modifie la relation au thérapeute
- Le transfert peut inclure des éléments liés à la présence/absence (connexion, latence, coupures)
👉 Autrement dit, la téléthérapie ne supprime pas les processus psychodynamiques : elle les reconfigure.
Le cadre thérapeutique : un élément à redéfinir
Dans la tradition psychodynamique, le cadre (horaires, lieu, posture, fréquence) est fondamental. Il structure la relation et permet le travail psychique.
En téléthérapie, ce cadre devient plus flexible… mais aussi plus fragile.
Les enjeux incluent :
- La gestion des interruptions (bruit, entourage, notifications)
- La stabilité de la connexion
- Le respect de la confidentialité dans l’espace personnel du patient
Le thérapeute doit donc :
- Redéfinir explicitement le cadre
- Maintenir une cohérence malgré la distance
- Être attentif aux variations du dispositif
Il s’agit du passage d’un cadre “physique” à un cadre “symbolique et relationnel”.
Le non-verbal et la présence : une perte… relative
Un autre point critique concerne la réduction des signaux non verbaux. Il y a moins d’accès au langage corporel global, un champ visuel limité (souvent au visage, et des difficultés à percevoir certaines micro-expressions.
Cependant, la visioconférence permet tout de même de capter une partie importante des affects. Certains thérapeutes rapportent une attention accrue à la voix, au rythme et aux silences.
👉 Il ne s’agit pas d’une disparition du non-verbal, mais d’un changement de canal perceptif à travers l’écran.
Les résistances et défenses dans le contexte numérique
La téléthérapie introduit de nouvelles formes de résistances :
- Retards ou absences facilités (un clic suffit pour annuler)
- Caméra éteinte
- Multitâche pendant la séance
- Difficulté à s’engager émotionnellement à travers l’écran
Mais ces comportements peuvent eux-mêmes devenir du matériel clinique permettant d’analyser l’évitement, le désir du contrôle, et la difficulté d’être présent pour soi et pour l’autre.
Dans une perspective psychodynamique, ces éléments ne sont pas des obstacles à éliminer, mais des indices à explorer.
Pour quels patients la thérapie psychodynamique en visio est-elle le plus adaptée ?
Vu les spécificités de la téléthérapie psychodynamique, cette approche est la plus adaptée aux personnes :
- déjà engagées dans un travail thérapeutique ou ayant eu une expérience de celui-ci
- ayant une bonne capacité de mentalisation
- recherchant une introspection approfondie
Par contre, la téléthérapie psychodynamique, comme la téléthérapie en général, est plus délicate pour les personnes :
- souffrant de troubles sévères (désorganisation psychique importante)
- ayant des difficultés majeures de relation
- en situations de crise aiguë
Conclusion : une adaptation, pas une trahison
Du point de vue psychodynamique, la téléthérapie ne se résume pas à un simple changement technique. Elle modifie :
- le rapport à l’espace (chez soi vs cabinet)
- le rapport au corps (présence physique vs médiatisée)
- le rapport à l’autre (distance, écran, temporalité)
Mais ces transformations peuvent aussi enrichir la compréhension du fonctionnement psychique contemporain, dans un monde de plus en plus numérique.
Loin de trahir les principes de la thérapie psychodynamique, la téléthérapie en propose une adaptation contemporaine.
Si elle exige des ajustements — techniques, cliniques et éthiques — elle montre aussi que :
- les processus inconscients ne dépendent pas uniquement de la présence physique
- la relation thérapeutique peut exister et se développer à distance
- le cadre peut évoluer sans perdre sa fonction structurante
En somme, la téléthérapie invite la thérapie psychodynamique à faire ce qu’elle a toujours fait : s’adapter aux transformations du sujet et de son environnement.



