En 2025 et 2026, le gouvernement français a décidé de faire de la santé mentale une grande cause nationale.
Cette décision marque un tournant symbolique et politique majeur, reconnaissant officiellement l’ampleur de la souffrance psychologique au sein de la population et la nécessité d’y remédier collectivement.
Dans un contexte marqué par les conséquences de la pandémie de COVID-19, les mutations du monde du travail, les incertitudes économiques et les bouleversements sociaux, la santé mentale est apparue comme un enjeu central, touchant tant les individus que la société dans son ensemble.
Pendant des générations, la souffrance psychologique était un sujet tabou
Des troubles tels que la schizophrénie et l’autisme étaient mal compris et, souvent, ceux qui en souffraient étaient exclus de la société. Même des difficultés psychologiques plus légères et très courantes, telles que l’anxiété et la dépression, étaient traitées avec secret et violence.
Il est certain que nous avons parcouru un long chemin pour pouvoir parler ouvertement de notre vie psychologique et émotionnelle. La psychothérapie, autrefois un sujet tout aussi tabou que la maladie mentale elle-même, est aujourd’hui monnaie courante.
L’assurance maladie rembourse 12 séances chez un psychologue par an, et des émissions telles que En thérapie ont popularisé cette pratique (même si tout le monde ne s’accorde pas à dire qu’il s’agit d’une représentation réaliste de la psychothérapie !)
Cependant, s’il semble y avoir un consensus sur la promotion de la santé mentale, le concept lui-même mérite d’être examiné de près :
- Que recouvre-t-il réellement ?
- Est-il universel, objectif et scientifiquement fondé ?
- Ou s’agit-il d’une construction sociale, culturelle et politique, susceptible d’être critiquée ?
Dans cet article, nous nous penchons sur la signification du concept de santé mentale, son évolution et les débats qu’il suscite.
Définir la santé mentale : entre bien-être et normalité
Historiquement, le concept de santé mentale s’est développé en opposition à celui de maladie mentale. Au XIXe siècle, la psychiatrie se concentrait principalement sur les troubles graves (psychoses, délires, etc.).
Peu à peu, au XXe siècle, le champ s’est élargi pour inclure des formes plus diffuses de détresse psychologique : anxiété, dépression et stress.
Aujourd’hui, le concept de santé mentale englobe un continuum allant du bien-être aux troubles graves.
La santé mentale est souvent définie, notamment par l’Organisation mondiale de la santé, comme un état de bien-être dans lequel une personne peut réaliser son potentiel, faire face aux contraintes normales de la vie, travailler de manière productive et contribuer à sa communauté. Cette définition met l’accent sur des dimensions positives : le bien-être, l’adaptation et la capacité d’action.
Cependant, cette approche soulève plusieurs questions.
Premièrement, elle semble établir un idéal difficile à atteindre. Qui peut véritablement prétendre être constamment capable de gérer le stress, de travailler efficacement et de contribuer à la société ?
Deuxièmement, elle introduit une norme implicite : être en bonne santé mentale signifie être fonctionnel dans un contexte social spécifique. Cela peut conduire à confondre santé et conformité.
Une prise de conscience contemporaine
Il ne fait aucun doute que les problèmes de santé mentale touchent la plupart d’entre nous, voire tous, à un moment ou à un autre de notre vie.
- 13 millions de personnes sont touchées par un trouble de santé mentale chaque année en France. Cela vaut quel que soit le milieu social ou l’âge : les enfants et les adolescents sont également touchés.
- 3 millions de personnes vivent avec des troubles mentaux graves (données du SPF).
- 53 % des Français déclarent avoir connu une détresse mentale au cours des douze derniers mois, selon l’Ifop.
La reconnaissance de la santé mentale comme une cause nationale majeure s’inscrit dans une prise de conscience plus large concernant la prévalence de la souffrance psychologique et l’importance de l’ouverture d’esprit pour la combattre.
Plusieurs facteurs ont contribué à cette évolution.
- La pandémie de COVID-19 a mis en évidence l’impact des crises sanitaires sur le bien-être mental : isolement, incertitude, deuil et surcharge émotionnelle. Les jeunes, en particulier, ont été identifiés comme une population vulnérable.
- Les changements dans le monde du travail — précarité de l’emploi, augmentation de la charge de travail, perte de sens — ont accru les risques psychosociaux. Le burn-out, autrefois considéré comme un problème marginal, fait désormais l’objet de nombreux débats.
- Parallèlement, les réseaux sociaux et les médias ont contribué à mettre les questions de santé mentale sur le devant de la scène, tout en encourageant un débat plus ouvert. Des personnalités publiques partagent leurs expériences, contribuant ainsi à réduire la stigmatisation.
Dans ce contexte, faire de la santé mentale une priorité politique semble être une réponse nécessaire. Cela permet de mobiliser des ressources, de sensibiliser le public et de renforcer les systèmes de soins.
Les limites du concept
Malgré son importance indéniable, le concept de santé mentale est loin d’être neutre. Plusieurs critiques lui ont été adressées.
Une définition trop large
L’une des principales critiques concerne l’élargissement du champ de la santé mentale. En incluant des expériences courantes telles que le stress, la tristesse ou l’inquiétude, le concept risque de pathologiser des émotions normales. La frontière entre ce qui est normal et ce qui est pathologique devient floue.
Par exemple, ressentir de l’anxiété avant un examen ou de la tristesse après une rupture est une réaction humaine naturelle. Pourtant, si l’on définit la santé mentale de manière trop large, ces états peuvent être interprétés comme des symptômes nécessitant une intervention.
La médicalisation de la vie
Cet élargissement s’inscrit dans un phénomène plus large de médicalisation de la vie quotidienne. Des aspects de l’existence autrefois considérés comme relevant de la morale, de la philosophie ou de la vie sociale sont désormais abordés en termes médicaux.
La santé mentale devient ainsi un prisme dominant à travers lequel interpréter les difficultés de la vie. Cela peut conduire à privilégier les solutions individuelles (thérapie, médicaments) au détriment d’une réflexion sur les causes sociales ou politiques de la souffrance.
Par exemple, un employé en détresse peut être orienté vers un psychologue, sans que l’on s’interroge sur les conditions de travail à l’origine de sa souffrance.
Une norme sociale implicite
La santé mentale s’enracine dans les normes culturelles.
Ce qui est considéré comme un comportement sain dans une société peut ne pas l’être dans une autre. Tout comme il est plus courant dans la culture française de « donner la bise » en guise de salutation (bien que cela soit un peu moins le cas depuis la Covid) que dans les cultures anglophones, par exemple.
L’expression des émotions, les relations avec le travail ou la famille, la manière dont nous gérons le deuil et bien d’autres marqueurs psychologiques varient considérablement selon les contextes culturels.
Promouvoir une vision universelle de la santé mentale peut occulter ces différences, soulevant la question de l’imposition des normes d’une culture à d’autres.
De plus, l’accent mis par le discours sur la santé mentale sur la performance, l’autonomie et la résilience reflète des valeurs spécifiques aux sociétés contemporaines. Être en bonne santé mentale signifie souvent être capable de s’adapter aux exigences que la société nous impose afin d’être des citoyens et des travailleurs dociles.
La notion de santé mentale implique implicitement l’idée que nous DEVONS être en bonne santé mentale, et que la santé mentale équivaut à être heureux et « normal ». Si nous ne répondons pas à cette exigence, nous pouvons nous sentir coupables, ou avoir l’impression qu’il y a quelque chose qui ne va pas chez nous.
Mais il n’y a absolument rien de mal à ne pas être heureux !
Parfois, être malheureux est même « sain ». Si nous venons de perdre notre emploi, si nous souffrons d’une maladie grave ou si nous avons perdu un être cher, le bonheur serait une réaction étrange.
Même si l’on nous diagnostique un « trouble » psychologique, il est important de se rappeler que la « normalité » s’inscrit dans un continuum.
Les enjeux politiques de la santé mentale
La santé mentale n’est pas seulement une question individuelle ou médicale : c’est aussi une question politique.
Une responsabilité collective ?
En faisant de la santé mentale une cause nationale majeure, l’État reconnaît sa responsabilité en matière de politiques publiques : financement des soins, prévention, formation des professionnels, etc., autant de mesures qu’il convient de saluer.
Cependant, cette reconnaissance peut être ambivalente.
- D’une part, elle contribue à améliorer l’accès aux soins, ce qui est une très bonne chose.
- D’autre part, elle peut s’accompagner d’un discours qui fait peser le poids de la responsabilité sur les individus : chacun doit prendre soin de sa santé mentale, apprendre à gérer son stress et développer sa résilience.
Ce transfert de responsabilité vers l’individu peut occulter les causes plus larges de la souffrance : les inégalités sociales, les conditions de vie précaires et la discrimination.
L’économie de la santé mentale
La santé mentale est également devenue un marché. Applications de méditation, coaching, développement personnel : il existe de nombreux produits et services qui promettent d’améliorer le bien-être, mais il n’est pas toujours évident de savoir quelles approches et pratiques sont fiables.
Si l’« industrie du bien-être » peut contribuer à réduire la stigmatisation et à améliorer l’accessibilité, elle peut aussi perpétuer une mentalité consumériste, où le bien-être devient un objectif à atteindre en achetant des solutions miracles.
Vers une approche plus nuancée
Mon objectif en tant que psychologue n’est pas de rejeter le concept de santé mentale, mais de l’aborder avec nuance.
Reconnaître la souffrance sans la réduire
En tant que psychologue, je vise à reconnaître la réalité de la souffrance psychologique et à proposer une réponse appropriée sous la forme d’une psychothérapie (bien sûr, certains problèmes nécessitent également ou plutôt un traitement médical, et la forme de psychothérapie que je pratique ne convient peut-être pas à tout le monde !).
Cependant, il est important de ne pas réduire chaque difficulté à un problème médical. Certaines formes de souffrance trouvent leur origine dans des dimensions sociales, existentielles ou relationnelles.
Je suis fermement convaincue que la psychothérapie peut être utile pour la plupart des formes de souffrance psychologique, depuis les troubles les plus graves et persistants (où elle devra généralement s’inscrire dans une approche globale), jusqu’aux formes quotidiennes d’anxiété, de tristesse et de détresse.
Équilibre entre l’individu et la collectivité
Mon approche thérapeutique intègre les dimensions individuelles et collectives. Prendre soin de soi est important, mais nous devons également tenir compte de l’importance des déterminants sociaux et culturels de notre vie intérieure.
Accepter la complexité de l’expérience humaine
La santé mentale n’est pas un état stable et parfait. Elle fluctue et est liée à des événements de la vie souvent imprévisibles.
Plutôt que de viser un bien-être permanent, il est peut-être plus réaliste de considérer la santé mentale comme la capacité à surmonter les difficultés, à donner un sens à ses expériences et à entretenir les relations souhaitées.
Comme le dit le psychiatre Matthieu Bellhausen, « La grande santé, ça n’était pas l’absence de conflits, mais la capacité de vivre avec ces conflits. »
Conclusion
La désignation de la santé mentale comme cause nationale majeure en 2025 et 2026 reflète un changement nécessaire dans la prise de conscience publique. Elle ouvre la voie à des politiques publiques et à une meilleure reconnaissance de la souffrance psychologique, qui sont indispensables.
Cependant, le concept de santé mentale mérite d’être examiné de plus près. Sa définition, ses utilisations et ses implications soulèvent des questions importantes. En tant qu’outil de compréhension, norme sociale et enjeu politique, il ne peut être abordé de manière simpliste.
Par nature, une grande partie du travail psychothérapeutique se fait en individuel, car il requiert la confidentialité. Cependant, dans ma pratique, j’offre un espace où le contexte plus large peut être intégré au travail lorsque cela s’avère approprié ; où nous pouvons réfléchir ensemble à la manière dont notre environnement contribue à notre façon de penser, de ressentir et d’entrer en relation avec les autres.
Les gens viennent souvent en thérapie pour « se sentir mieux », et ils font souvent état d’une amélioration de leurs symptômes peu après le début du travail. Mais « se sentir mieux » ne signifie pas nécessairement sortir du cabinet du thérapeute en sautillant de joie, même si certains jours, cela peut y ressembler !
Parfois, cela peut simplement signifier accepter la tristesse que l’on ressent, ou la partager avec quelqu’un d’autre en en parlant.
La santé mentale, selon ma définition, n’est pas synonyme de bonheur, mais de la capacité à traverser les hauts et les bas de la vie avec une certaine force et souplesse.



